HUGUENOTS
La route du Refuge plusieurs reprises, entre le XVIe et le XVIIe siècle, de nombreux protestants français, auxquels on interdisait de célébrer leur culte, ont préféré prendre la fuite dans des pays luthériens, calvinistes ou anglicans. Les conditions de leur départ, leurs itinéraires et la façon dont ils se sont installés puis intégrés ailleurs représentent, pour Didier Poton, professeur d’histoire moderne à l’Université de Poitiers et directeur du groupe de recherche Gerhico, des domaines de recherches encore peu exploités en ce qui concerne les protestants du Centre-Ouest.
Entretien avec Didier Poton, professeur d’histoire moderne à l’Université de Poitiers, sur l’exil des protestants du Centre-Ouest, leurs itinéraires et la façon dont ils ont été accueillis en Europe du Nord et en Amérique
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Quelles sont les grandes vagues de départs ? La Saint-Barthélémy crée un véritable traumatisme et, dès cette année 1572, des départs s’effectuent pour l’Angleterre. Certains protestants partent également soutenir les calvinistes hollandais en lutte contre l’occupant espagnol. D’autres s’enrôlent sur des navires. La flotte pirate protestante du littoral atlantique, notamment celle de La Rochelle, est extrêmement puissante. La guerre contre l’Espagne catholique est, en grande partie, organisée par des marins du Centre-Ouest, n o t am m en t de Marennes, de la presqu’île d’Arvert ou de La Rochelle. Cette chasse mène les capitaines de l’autre côté de l’Atlantique, et des tentatives de colonisation ont lieu dès cette époque en Amérique (Brésil, Floride). L’édit de Nantes met fin, pour un temps, aux départs. Au moment des guerres de 1620-1630 et du siège de La Rochelle de 1628, des protestants, battus, partent en Angleterre ou aux Provinces Unies, reprennent des forces, reviennent et repartent à la suite de la défaite. Les dragonnades, qui débutent en 1680 en Poitou, poussent de nombreux protestants à prendre la fuite. C’est le cas de Jean Migault, l’instituteur qui nous a laissé son journal. Mais le moment où les départs ont été les plus importants se situe bien entendu après la Révocation, à partir de 1685. Il va durer jusqu’en 1689 environ. Beau-
coup d’entre eux sont alors persuadés qu’ils vont revenir rapidement. Mais Louis XIV instaure un système de répression qui découragera leur retour. Outre les pays qui les accueillent depuis plus d’un siècle, certains se dirigent vers l’Amérique où ils créent, entre autres exemples, la ville de New Rochelle, près de New York, et Charleston en Caroline du Sud. L’histoire de la famille Fontaine (Mémoires d’une famille huguenote, Bernard Cottret (éd.) Montpellier, Presses du Languedoc, 1992), originaire de Pons en Saintonge, raconte comment un père, réfugié à Londres, puis en Irlande se demande ce qu’il va faire de ses fils. Il voit les difficultés locales pour trouver de la terre et il pense à l’Amérique. Il fait construire un bateau avec lequel il manque de couler plusieurs fois, et sur place, l’un des fils fonde une très belle plantation, un autre fait du trafic de charbon entre l’Angleterre et l’Amérique, le dernier est pasteur dans une communauté protestante. Finalement, seul le père revient à Londres pour retrouver la diaspora huguenote. Un quartier de New Rochelle se bâtit aussi près du Cap en Afrique du Sud. D’autres départs s’effectueront dans les années 1724-1725 à la suite de la déclaration royale qui promet des sanctions plus sévères encore que celles de l’édit de Fontainebleau de 1685 pour ceux qui n’acceptent pas l’encadrement catholique. Les derniers grands départs auront lieu en 1755. Quel accueil leur réservent les pays du Refuge? Les protestants sont bien reçus et même soutenus à Genève, mais aussi dans l’espoir qu’ils s’en aillent vite... Il y a vraisemblablement des lieux où ils ont été plus ou moins bien accueillis, tout simplement par xénophobie. En Angleterre, les églises d’Etat anglicanes se méfiaient beaucoup de ces calvinistes français qui avaient la réputation d’être un peu «républicains». Nombre d’entre eux ont été obligés de se convertir à l’anglicanisme pour s’intégrer. A mon avis, la Glorieuse
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Révolution d’Angleterre sera décisive pour les protestants du Centre-Ouest qui vont aider Guillaume d’Orange à conquérir le trône à la fin des années 1680. Les autorités anglaises reconnaissent l’apport qu’ils ont eu dans l’installation du pouvoir orangiste, et les protestants d’origine française s’installent définitivement. Dans les Provinces Unies, les autorités religieuses considéraient que les protestants français avaient reçu une formation théologique pas assez orthodoxe à leurs yeux. Mais sur le plan social, l’intégration s’est probablement mieux déroulée car la République était très tolérante. Une installation qui permet un brassage, un melting-pot intellectuel extraordinaire (un quart des picto-charentais ont probablement rejoint les Provinces Unies). Les protestants français jouent un rôle important sur le plan intellectuel. Il faut citer ici Pierre Bayle. Ce philosophe, pasteur, est à l’origine de la tolérance civile et doit être considéré comme un des fondateurs de l’esprit des Lumières.
«Environ 200 000 protestants auraient quitté le royaume. Combien auraient quitté les pays poitevins-charentais ? 30 000, 40 000 ?»
Certains pouvoirs politiques voyaient dans cette émigration la possibilité de faire revivre leurs terres, en les repeuplant. C’est le cas du Brandebourg, l’édit de Postdam étant un véritable appel aux réfugiés. Le développement de Berlin est dû à la forte population huguenote qui va véritablement faire démarrer la ville. Au XVIIIe siècle, entre 30% et 40% de la population berlinoise est française. Les protestants apportent leurs bras et surtout un savoir. Les activités artisanales, voire industrielles, vont ainsi être implantées. Dans la région de Mulhouse, des négociants protestants, des marchands du textile vont développer les industries de la cotonnade. Charleston va devenir un grand port américain du XVIIIe et met ainsi en évidence le rôle important des protestants français dans la traite négrière. Dans tout l’Atlantique, le réseau de ces communautés va participer activement à l’économie maritime. La monarchie française interdit en revanche aux protestants de s’installer dans ses colonies, au Canada et aux Antilles. Certains y parviennent néanmoins en abjurant. Au début du XVIIIesiècle, faute de colons, certains administrateurs eurent l’idée d’autoriser les protestants à s’installer dans les colonies françaises. Il y eut même quelques cas de déportations.
Quelles sont les conséquences économiques, au plan local, du départ de nombreux protestants ? Cela me paraît être un volet de la recherche essentiel. Il faut se mettre d’accord sur les chiffres. Environ 200 000 protestants auraient quitté le royaume. Combien auraient quitté les pays poitevins-charentais ? 30 000, 40 000 c’est-à-dire un cinquième ou un sixième de la population protestante du royaume ? Ce nombre reste à préciser. Certaines villes seraient ensuite tombées dans un marasme économique grave. Le textile dans la région de Niort et les papeteries d’Angoulême, notamment, auraient été très touchées. Il est évident que pour certaines productions industrielles et artisanales, le départ d’artisans, de maîtres et de marchands huguenots a eu des conséquences graves dans les villes qui vivaient de ces activités. Les huguenots détenaient les capitaux et le savoir-faire. Mais l’analyse reste à affiner car cela peut également être dû à un climat économique non favorable. J’ai plutôt l’impression que la politique de Louis XIV et la conjoncture économique sont responsables du marasme de la fin du XVIIe siècle et début XVIIIe, plutôt que l’émigration huguenote. D’après l’historiographie du début du siècle, le départ des huguenots aurait précipité la France dans L’Actualité Poitou-Charentes – N° 41
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le déclin. Le XVIIIe siècle est pourtant un très beau siècle sur le plan économique. Les retours sont mal connus. Les biens de ceux qui partaient étaient confisqués et confiés à une régie royale qui les affermait. En 1790, une loi redonne leurs biens aux descendants d’exilés. C’est une des premières lois de la Révolution française et on ne sait pas dans quelles conditions elle fut appliquée. L’a-t-elle été ?
Avant l’édit de Nantes, les assemblées de Châtellerault L’édit de Nantes est le résultat de longues négociations entre Henri IV, les délégués des églises réformées, les seigneurs protestants et les émissaires catholiques du roi. Pendant un an, des assemblées ont eu lieu à Châtellerault. Les protestants, en ces temps de guerres, se sentaient en effet plus en sécurité dans les villes du Sud-Ouest. Signé fin avril 1598, l’édit de Nantes fut remis aux délégués de Châtellerault qui avaient pour mission de déposer le précieux document à La Rochelle qui conservait tous les textes concernant les églises réformées. Dans le cadre de cette commémoration, l’artiste Ben a réalisé une série d’affiches pour la ville de Châtellerault.
Le monde atlantique protestant Les 13 et 14 novembre 1998, le Lemri (Université de La Rochelle) et Gerhico (Uuniversité de Poitiers) organisent, avec le soutien de Com’science, un colloque intitulé D’un rivage à l’autre - Ville et protestantisme dans l’aire atlantique aux XVIe et XVIIe siècles. L’expansion et l’implantation du protestantisme, l’importance de la villeport et la mise en place des réseaux de part et d’autre de l’Atlantique sont les trois grands thèmes retenus. Parmi les intervenants, Louis Abenon, professeur à l’Université des Antilles, Randolph Vigne, président de la Huguenot Society de Londres, la Canadienne Leslie Choquette, Bertrand van Ruymbeck (College of Charleston) et des chercheurs américains qui feront état des études récentes sur l’installation des protestants français en Amérique du Nord.
L’édit de Nantes dans le Cognaçais Jusqu’au 21 septembre, le musée de Cognac présente les grands événements de l’histoire des protestants de Cognac, Jarnac et Segonzac. Le «trésor» de Barbezieux, comprenant des livres longtemps interdits, des tableaux, des cartes montrant l’emplacement présumé des temples détruits et des méreaux sont aussi présentés.
La Rochelle, capitale atlantique, capitale huguenote La tour de la Chaîne à La Rochelle a été rénovée pour accueillir l’exposition permanente inaugurée le 11 juillet 1998. Conçue par Nicolas Fauchère et Didier Poton, elle traite des aspects religieux, mais aussi de la ville de La Rochelle, notamment de ses fortifications.
Quels sont vos projets de recherche ? L’enjeu que représente la mer entre catholiques et protestants est un terrain de recherche extraordinaire. Le Poitou-Charentes est une des régions de France où les protestants étaient nombreux. Le projet de recherche essentiel sur ces communautés doit se centrer sur le Refuge. Mis à part les travaux d’érudits, notamment celui du pasteur Rivierre auquel trois étudiants consacrent leur maîtrise cette année, aucune étude de fond n’existe sur ce sujet. Pour connaître le compor-
tement des protestants qui partaient, il faut savoir d’où ils venaient, à quelle famille et à quelle paroisse ils appartenaient. Certains protestants suivaient leur pasteur en fuite. Il y avait des réseaux. Même si l’on s’enfuit individuellement pour ne pas se faire repérer, c’est un mouvement collectif de plusieurs dizaines de milliers de personnes qu’il faut étudier. Leur départ, d’après Jean-Pierre Poussou, un des meilleurs spécialistes français des courants migratoires en Europe, est le mouvement le plus important sur un temps si court, de toute l’histoire de l’Europe de l’époque moderne. D’autres phénomènes passionnants restent à étudier, comme le microcosme de Marennes, région protestante vraisemblablement la plus dense du Poitou-Charentes, d’où l’on est le moins parti dans la mesure où l’on a pu continuer à vivre dans des conditions convenables sa condition de non-catholique. Je reste persuadé que la surveillance des côtes n’était, contrairement à ce que l’on a pu dire, pas si efficace que cela ; je soupçonne des intendants d’avoir laissé partir les protestants trop zélés pour ne pas avoir à les contrôler. Mais, dès le début XVIIIe, les pilotes de la région de Royan, indispensables à la marine, sont très surveillés. Ils contrôlent toutes les entrées des navires de la Gironde jusqu’à Blaye. A condition qu’ils restent raisonnables, la tolérance s’installe pour ne pas les voir partir mettre leurs connaissances au service de la marine anglaise. Les communautés qui restent en France, contrairement à ce que l’on croyait, gardaient des contacts avec les exilés. Le long des côtes, de nombreux navires hollandais venaient chercher le sel et l’eau de vie à Marennes, dans l’île de Ré ou à La Rochelle, et repartaient avec des nouvelles. La diaspora protestante du Centre-Ouest correspondait activement à travers les réseaux commerciaux. Ce réseau fonctionnait également à Paris où les protestants de Poitou-Charentes se rendaient, notamment l’élite, pour des raisons professionnelles ou familiales. Cette année, une étudiante a travaillé à Charleston sur l’implantation d’une communauté protestante dont les habitants sont à 60% originaires du Poitou-Charentes. L’année prochaine, une autre étudiante part à Londres pour travailler sur les réfugiés. Le Lemri (laboratoire Espaces maritimes et relations internationales) à La Rochelle et le Gerhico (Groupe d’études et de recherches historiques sur le Centre-Ouest atlantique) à Poitiers mettent en place des structures d’accueil pour envoyer d’autres étudiants dans les pays concernés. Pour suivre les familles sur plusieurs générations et connaître leur vie et leur place dans les pays où elles se sont perpétuées. s
Hervé Tartarin
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