Le musée Sainte-Croix de Poitiers vient d’acquérir un trésor gaulois découvert à Chevanceaux, en 1955. Ce dépôt monétaire d’une soixantaine de pièces a fait l’objet d’une étude pluridisciplinaire.
L’énigme du trésor
gaulois
L’évaluation d’un statère oscille entre environ 4 000 F et 40 000 F. «Le terme “trésor”, très évocateur dans l’imaginaire collectif, ne signifie rien, remarque Jean Hiernard, professeur d’histoire ancienne à l’Université de Poitiers et président de la Société française de numismatique. Il peut correspondre à une petite bourse d’une dizaine de piécettes sans valeur ou à un ensemble de métaux précieux. Les spécialistes préfèrent utiliser le terme de dépôt monétaire, un magot qui a été enfoui et n’a pas été récupéré. Ce peut être une thésaurisation, c’est-à-dire une accumulation d’économies, ou un instantané de la circulation monétaire, protégé lors des guerres et des invasions ou en toutes autres circonstances.» Concernant le trésor de Chevanceaux, l’option guerrière est la moins probable, puisqu’il aurait été enfoui pendant le Ier siècle avant J.-C., avant l’arrivée des Romains dans la région, en 56 avant J.-C. Au droit des pièces du trésor apparaît plus ou moins nettement une tête aux cheveux ondulés, parfois cerclée d’entrelacs perlés, au nez en trompette ou au profil grec. Au revers, des auriges plus ou moins identifiables dominent
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q Alexandra Riguet Photos Bruno Veysset et Christian Vignaud Musée de Poitiers
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n 1955, à Chevanceaux, dans le sud de la Charente-Maritime, un agriculteur découvre, en labourant ses champs, un trésor composé d’une soixantaine de pièces et un lingot d’or. Quelques mois plus tard, les pièces furent présentées au cercle Bertrand Andrieu, la section numismatique de la société archéologique de Bordeaux, qui identifia des statères – le nom grec de la monnaie d’or – gaulois. Le conservateur en chef du cabinet des médailles à Paris, J. Babelon, présent au cercle, suggéra alors qu’une opération de sauvetage de ce trésor soit engagée, d’autant plus que l’agriculteur s’était déjà dessaisi de quatre pièces. Afin d’éviter que le dépôt monétaire, qui dans sa totalité aurait dû être composé de 66 pièces, ne continue de se disperser, l’un des membres du cercle s’était porté acquéreur de 62 statères, mais n’avait pu acheter le lingot. Depuis, cet ensemble a fait l’objet d’une étude complète, après une analyse scientifique dont les résultats ont été publiés dans un des cahiers Ernest-Babelon1, intitulé L’Or gaulois. Le musée Sainte-Croix de Poitiers vient d’acquérir le trésor pour la somme de 300 000 F, prise en charge par l’Etat, la Région et la Ville.
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Bruno Veysset
des chevaux androcéphales désarticulés. Ces symboles ne sont accompagnés d’aucune inscription. C’est le principal obstacle sur lequel butent les numismates pour identifier ces monnaies celtiques. «On peut facilement dater une monnaie romaine, constate Jean Hiernard, sur laquelle est gravée la tête de l’empereur et son nom. Ce n’est pas le cas des monnaies celtiques. Pour tenter d’établir une chronologie relative, de les attribuer à un peuple, il faut observer leur iconographie, étudier leur morphologie, leur composition, leur poids, leur couleur. D’où l'intérêt d’allier les compétences de scientifiques et d’historiens. Le trésor de Chevanceaux est particulièrement intéressant parce qu’il est complet, c’est-à-dire que le nombre de pièces correspond, à quelques-unes près, à celui qui avait été enfoui à l’époque. En outre, c’est l’un des trésors gaulois les mieux étudiés scientifiquement.» Les Celtes battaient monnaie avant la conquête romaine et vivaient sur la plus grande partie de l’Europe actuelle. La Gaule, qui s’étendait sur le territoire correspondant aujourd’hui à la France, était composée d’une soixantaine de peuples. Les monnaies marquaient l’indépendance de chaque Etat. Mais on a peu d'éléments sur le monnayage correspondant à la protohistoire, période pendant laquelle les seules informations sur les Celtes proviennent d’allusions retrouvées dans des textes grecs ou romains. Les Celtes étaient considérés comme des barbares, c’est-à-dire des étrangers, ni grecs, ni romains. Des mercenaires celtes, réputés dans toutes les armées du bassin méditerranéen, ont introduit les premières monnaies qu’ils recevaient lors des campagnes, en échange de leur savoir-faire militaire. «Au départ, explique Jean Hiernard, ils ne savaient certainement pas comment les utiliser et les refondaient pour faire des bijoux. Les princes celtes faisaient des échanges de dons, c’est -à-dire se livraient à une surenchère de présents destinés à marquer leur puissance.» Ils ont ensuite commencé à battre monnaie, en imitant les pièces grecques ou romaines. Les premières pièces d’or n'étaient utilisées que par l’aristocratie. «Ils ont très vite cessé d’utiliser de l’or pur pour battre des monnaies altérées, composées d’un certain pourcentage d’or, d’argent et de cuivre, puis ont introduit des monnaies d’argent. Cela signifiait que des couches sociales de plus en plus larges utilisaient alors les monnaies.» Chaque peuple s’est inspiré de modèles médi-
terranéens empruntés à des époques différentes, ce qui explique la diversité des monnaies celtiques. Dans la Gaule centrale et du nord on imite le plus souvent les statères de Philippe II de Macédoine, père d’Alexandre le Grand. «Ce monnayage, note Jean Hiernard, que l’on appelle parfois le “dollar” de l’Antiquité, a été frappé encore longtemps au-delà du règne d’Alexandre.» Les modèles méditerranéens les plus anciens de prototypes datent du IVe siècle avant J.-C. Au départ, les graveurs gaulois ont tenté d’imiter le plus fidèlement possible les monnaies méditerranéennes. On pouvait à peine différencier les imitations de leur modèle, surtout si elles pesaient un poids identique aux statères d’origine, soit environ 8 grammes. P r o g re s s ive ment, les graveurs se sont détachés du modèle initial, des détails se sont transformés, des lettres ont été supprimées dans les légendes et de nouveaux s y m b o l e s sont apparus. «Les rares savants du XVIIIe et XIXe siècles qui s ’ i n t é re s s a i e n t à ces monnayages croyaient que les monnaies les p l u s éloignées des modèles méditerranéens étaient les plus anciennes, et que les Celtes avaient ensuite re t ro u v é un certain c l a s s i c i s m e. C’est l’inverse qui s’est produit. A partir d’une base réaliste, les Gaulois ont inventé de nouveaux motifs dont on ignore s’ils sont symboliques ou abstraits. On reconnaît dans ces dessins l’art celtique, composé de variations de courbes à partir de motifs d’origine végétale ou animale, ceux des bracelets, des torques – des colliers métalliques et rigides. Le cheval, toujours présent au revers, n’est jamais interprété de la même façon selon les peuples. Dans le trésor de Chevanceaux, il est androcéphale. On ne sait pas si c’est une référence mythologique, religieuse, ou le résultat d’une évolution des formes. Certains chercheurs ont essayé de trouver des significations à ces thèmes et se sont livrés à toutes sortes de
Ci-dessous, les deux faces de monnaies gauloises frappées par les Santons.
1. Cahiers Ernest-Babelon, L’Or Gaulois, le trésor de Chevanceaux et les monnayages de la façade atlantique, J.N. Barrandon, G. Aubin, J. Benusiglio, J. Hiernard, D. Nony, S. Scheers, CNRS éditions, Paris, 1994
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Ci-dessous, les deux faces d’une monnaie de la série pictonne ; et celles d’un «unicum» frappé par un peuple inconnu : au revers, une tête humaine remplace le motif de la main et du joug.
Ci-dessus, statère de Philippe de Macédoine ayant servi de modèle aux graveurs gaulois (dessin J. H.).
déductions qui me laissent sceptique. Il est impossible, faute de textes, de savoir ce que signifie une image.» Les Celtes ont battu monnaie jusqu’à la conquête romaine, à partir de laquelle César a récupéré l’ensemble de l’or. Pendant un certain temps, Rome n’a accepté que la circulation de monnaies destinées à un usage courant. C’est à partir de la conquête romaine que les peuples celtes sont progressivement entrés dans l’histoire, cités par César dans le texte de la Guerre des Gaules. L’intérêt pour les monnaies celtiques ne date que du XXe siècle, à partir du moment où des artistes contemporains se sont inspirés des arts primitifs. « L e s érudits de la Renaissance n’étudiaient que l’art classiq u e , souligne J. H i e r n a r d , et délaissaient complèt emen t l’art celtique, jugé “barbare”. penAu XIX e siècle, certains saient même que ces monnaies très variées n’existaient qu’en un seul exemplaire, ce qui est absurde. Une monnaie est touj o u rs battue en grande quantité. Au XXe siècle, de nombreux trésors celtes ont encore été négligés, détruits. Quand j’étais enfant, des bijoutiers de Poitiers fondaient les monnaies gauloises qu’on leur apportait. Il aurait été capital de les répertorier, de les photographier ou de les dessiner.» Aujourd’hui, les numismates comparent les monnaies de différents peuples, les cartographient, en s’aidant des textes de César, afin de les attribuer à telle ou telle région. Les pièces sont regroupées en séries, qui correspondent chacune à un peuple. Ces séries sont divisées en classes ou catégories, établies selon les détails identiques que l’on retrouve sur chaque monnaie. Au départ, les chercheurs pensaient que le trésor de Chevanceaux n’était composé que d’une série de monnaies pictonnes, reconnaissables
à la main ouverte, sous le cheval, posée sur un motif en forme de joug. «Cette main, explique Jean Hiernard, est un “différent”, comparable au motif qui, sur les monnaies grecques, permettait de distinguer les ateliers. Il peut prendre la forme d’un trident, d’un épi de blé. Les Gaulois se sont bien rendu compte que ce symbole, chez les Grecs, permettait de différencier les monnaies les unes des autres. Il est donc probable qu’ils lui aient fait jouer le rôle de l’emblème de chaque Etat. Mais, là aussi, il faut faire preuve de beaucoup de prudence. On a en effet retrouvé en Gaule plusieurs différents sur les monnaies d’un même peuple.» Dans les années 1980, un chercheur belge, Simone Scheers, a montré que les monnaies dites pictonnes pouvaient être réparties en deux séries A et B. Selon les travaux de J. Hiernard, il est fort probable que, à Chevanceaux, les cinquante et une monnaies relativement homogènes de série A soient pictonnes et que les dix pièces plus disparates de la série B soient santonnes. Cette découverte est de grande importance puisque jusque-là on n’avait pu attribuer de monnaies aux Santons. «On pensait, explique Jean Hiernard, que les Santons utilisaient les monnaies de leurs voisins. Mais j’ai constaté que les monnaies de la série B étaient trouvées au sud d’une ligne allant de La Rochelle à Limoges, et celles de la série A au nord. Et aujourd’hui, les nouvelles découvertes confirment cette hypothèse. En outre, Chevanceaux se trouve sur l’ancien territoire santon.» Les statères de la série A, pictons, sont qualifiés d’armoricains en raison de la présence de têtes faunesques auréolées de perles, avec des nez en trompette que l’on retrouve sur les monnaies d’Armorique du Sud, dans la région de Nantes. Les exemplaires en bon état laissent voir de petites têtes fixées à une guirlande perlée. Les monnaies santonnes sont composées de têtes tantôt à droite, tantôt à gauche, auréolées d’une guirlande, le plus souvent perlée, avec des motifs végétaux. Le cou est parfois orné d’un collier de perles. Le profil est souvent plus droit. La chevelure des personnages est composée de mèches en accroche-cœur dont la pointe est tournée vers le bas. Le revers est plus réaliste que celui des monnaies pictonnes. Parmi ces pièces, on note la présence d’un exemplaire plus rouge, plus cuivré que les autres. Il existe des pièces santonnes dont le différent est une main, mais d’autres où c’est une petite tête humaine. Dans le trésor de Chevanceaux, une monnaie
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non identifiée, que l’on nomme «unicum» parce que c’est le seul exemplaire connu dans sa catégorie, n’appartient ni à la série A, ni à la série B, mais est attribuée à un peuple indéterminé du Centre-Ouest. Sa tête est dotée d’un front bombé, d’une bouche formée de deux globules superposés et d’un nez en trompette. Au revers, une tête humaine remplace le motif de la main et du joug. Un élément en forme de 3 apparaît devant le poitrail de l’androcéphale.
L’analyse radioactive non destructive
Les soixante-deux statères du trésor de Chevanceaux ont été analysés par activation protonique, c’est-à-dire que les pièces ont subi un traitement radioactif dans un cyclotron (ou accélérateur de particules). Ce procédé a été mis en œuvre par le laboratoire du du Centre Ernest-Babelon à Orléans, qui réunit une vingtaine de physiciens, archéologues et numismates. Il permet d’analyser la composition des pièces en profondeur, sans les altérer. «La radioactivité est proportionnelle à la quantité d’un matériau que nous voulons étudier dans la monnaie, explique Jean-Noël Barrandon, directeur de recherche au CNRS. Nous gardons les pièces deux mois, le temps nécessaire pour qu’elles perdent leur radioactivité. Lorsqu’elles sont renvoyées dans les musées, elles sont intactes.» L’objectif est de déterminer la composition des monnaies, c’est-à-dire leur pourcentage d’or, d’argent et éventuellement de cuivre. Les monnaies du trésor de Chevanceaux sont très particulières puisque la quantité d’or (33%) ne varie presque pas, contrairement aux pourcentages d’argent et de cuivre. On peut trouver une pièce de
CNRS
53% d’argent et de 17% de cuivre ou de 57% de cuivre et de 9% d’argent. «Les numismates savent que plus la pièce est lourde, plus elle est ancienne, explique Jean-Noël Barrandon. L’or est en effet un métal plus dense que l’argent ou le cuivre. Mais les pièces de Chevanceaux pèsent presque toutes le même poids. Les analyses scientifiques permettent ainsi d’établir une chronologie relative des monnaies d’une même catégorie.» Ce procédé permet aussi d’analyser l’origine des métaux et de suivre la circulation des monnaies à partir des éléments traces, qui ont des teneurs plus faibles que celles des principaux composants. «Pour Chevanceaux, explique JeanNoël Barrandon, ce procédé peut difficilement être utilisé car nous n’avons pas localisé les mines qui ont permis d’extraire les métaux. Et les pièces ont probablement été refondues plusieurs fois. Depuis trois ans, nous utilisons un spectromètre de masse, qui mesure des éléments d’une teneur encore plus faible. Cette technique permet par exemple de différencier une imitation gauloise de Philippe II de macédoine d'une monnaie authentique.»
«Lorsqu’on commence à étudier une monnaie gauloise, c’est le chaos. Il faut éduquer le regard, apprendre à différencier les caractéristiques des diverses monnaies»
Certaines monnaies gauloises possèdent des inscriptions de plus en plus identifiables au fur et à mesure que l’on se rapproche de la conquête. La publication prochaine d’un recueil de l’épigraphie monétaire gauloise réunira toutes les inscriptions connues, d’une grande diversité. «Je me considère plus comme un historien qui utilise les monnaies pour faire avancer ses recherches que comme un numismate, souligne Jean Hiernard. Mon père collectionnait les monnaies et c’est ainsi qu’en m’amusant j’ai appris les noms des multiples peuples gaulois. Lorsqu’on commence à étudier une monnaie gauloise, c’est le chaos. Il faut éduquer le regard, apprendre à différencier les caractéristiques des diverses monnaies. A partir d’infimes témoignages sur les monnaies, on essaie de proposer des hypothèses qui font avancer la connaissance. L’histoire antique, qui offre peu de documents, laisse courir l’imagination. Pour d’autres périodes, on ne s’intéresse pas aux monnaies, parce qu’on dispose de nombreuses autres sources d’information. Dès la fin du Moyen Age, on croule sous la documentation écrite.» Le trésor de Chevanceaux devrait prochainement être présenté au public au musée SainteC r o i x . «Chaque musée, remarque Jean Hiernard, devrait présenter les monnayages celtiques de sa région. La comparaison permettrait d’observer la diversité de ces pièces gauloises mais aussi les similitudes entre ces peuples qui s’inspiraient les uns des autres en faisant circuler les monnaies.» s
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